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lundi, 08 août 2011

Non au débat-procès de la laïcité, par Caroline FOUREST

C’est l’effet produit par le débat du 5 avril. Une fronde générale qui tourne au procès de la laïcité. L’initiative a généré tous les effets pervers redoutés.

A force de parler si fort et si maladroitement de l’islam – tout en vantant l’identité chrétienne de la France -, l’UMP doit reculer. Au risque de conforter les électeurs d’extrême droite dans l’idée d’un sujet tabou. Tombant dans le piège, des personnalités de gauche ont signé un appel pour refuser le « débat-procès de l’islam » et se découvrent accolées à des signataires intégristes (non pas un, mais plusieurs militants des Frères musulmans). Ce qui revient à refuser la critique du christianisme… en compagnie de lefebvristes. Martine Aubry, Laurent Fabius, Sandrine Mazetier ont eu raison de retirer leur signature.

Reste le climat. En une mandature, le thème de la laïcité est devenu presque aussi piégé que celui de l’immigration. Alors que des faits graves remontent du terrain, on ne peut plus en parler. Sous peine d’être accusé de servir la soupe à Marine Le Pen. Bel effet. Pour quel bilan ?

Le FN a sorti le clairon, mais n’a aucune solution pacificatrice à proposer et a bien plus de casseroles que tous les partis réunis en matière de soutien à l’intégrisme. La droite au pouvoir a sorti la grosse artillerie, mais mène une politique dévastatrice, qui asphyxie le travail de terrain d’associations laïques, au profit du repli communautariste et religieux. De son côté, la gauche aspirant à gouverner a si peur d’être accusée d’ »islamophobie » qu’elle laisse le champ libre à un discours offensif, voire agressif, à l’autre bout de l’échiquier. Même si on ne peut pas laisser dire qu’elle a déserté.

Régulièrement, le Parti socialiste organise des débats sur la laïcité, où les questions que l’UMP souhaite aborder le 5 avril sont discutées. Jean Glavany travaille à une commission parlementaire permettant d’enquêter sur les dérives sectaires et intégristes au sein de l’école privée. La Mairie de Paris tente une médiation pour faire cesser les prières en pleine rue à la Goutte-d’Or. Ce qui relève en partie de la responsabilité du préfet. En espérant qu’une solution soit trouvée avant 2012.

Plus à gauche et plus laïque, le Parti de gauche s’apprête à déposer une proposition de loi pour renforcer celle de 1905, notamment l’appliquer en Alsace-Moselle, et concentrer les moyens publics sur l’école républicaine. Quant à Europe Ecologie-Les Verts et au NPA, la complaisance envers l’obscurantisme existe, mais ne doit pas cacher le travail de clarification opéré par de nombreux militants, à la fois antiracistes et laïques.

La question de la laïcité ne départage pas la droite et la gauche, mais les élus nationaux, plutôt au clair, des élus locaux, embourbés dans la volonté de satisfaire mille demandes associatives confessionnelles, dont certaines défont la laïcité. Dans ce domaine, personne ne peut donner de leçon à personne. Ou alors à tout le monde.

A Lille et à Sarcelles, où des créneaux horaires ont été accordés à des associations défendant le droit de ne se baigner qu’entre femmes. Mais aussi à Bagnolet, Bordeaux, Roubaix, Asnières et ailleurs, où des élus locaux (UMP, PC ou PS) soutiennent ou cautionnent des associations intégristes. A Roissy-en-Brie, Chantal Brunel a même inauguré une mosquée en compagnie d’un prédicateur particulièrement extrémiste, Saïd Ramadan Al-Boutih, qui refuse de voir les musulmans se « mêler » aux non-musulmans… Ce qui épouse parfaitement bien l’idée de remettre certains Tunisiens dans « leur bateau » (sic).

Entre complaisance envers l’intégrisme et xénophobie, il est urgent de s’éclaircir les idées. Non pas en abandonnant la laïcité ou en cessant d’en parler. En insistant pour en faire une question citoyenne, et non politicienne.

Caroline Fourest

Article paru dans l’édition du Monde 02.04.11

dimanche, 07 août 2011

Donner un sens à l’Union. Pour un mouvement social européen, Par Pierre Bourdieu

En juin 1999, le sociologue, Pierre BOURDIEU, publiait une tribune dans le Monde Diplomatique. Toujours d'actualité, je me permets de vous la livrer aujourd'hui. Elle est également disponible ici.

Le 13 juin 1999, les citoyens des quinze Etats membres de l’Union élisent le Parlement européen. Les considérations de politique intérieure, qui occupent naturellement une place centrale dans la campagne électorale, occultent les véritables enjeux. La construction européenne traverse une crise de légitimité. Ce qui est en cause, c’est l’impuissance de l’Europe. La guerre des Balkans souligne cruellement qu’en l’absence d’une défense autonome, dont nul ne veut vraiment, ce sont les Etats-Unis qui dictent la marche à suivre, en fonction de leurs seuls intérêts. Quant aux chômeurs qui devaient converger les 3 et 4 juin vers Cologne, ils auront rappelé aux chefs d’Etat et de gouvernement, réunis en conseil européen, combien leurs discours sur l’« Europe sociale » sonnent creux, à l’heure où l’omnipotente Banque centrale tient tous les leviers. Mais, si ce scrutin offre aux citoyens une occasion de sanctionner cet état de choses, nul doute que, pour transformer celui-ci, un véritable mouvement social, à l’échelle de l’Europe, demeure indispensable.

 

Il n’est pas facile, quand on parle d’Europe, d’être tout simplement entendu. Le champ journalistique, qui filtre, intercepte et interprète tous les propos publics selon sa logique la plus typique, celle du « pour » et du « contre » et du « tout ou rien », tente d’imposer à tous le choix débile qui s’impose à lui : être « pour » l’Europe, c’est-à-dire progressiste, ouvert, moderne, libéral ; ou ne pas l’être, et se condamner ainsi à l’archaïsme, au passéisme, au poujadisme, au lepénisme, voire à l’antisémitisme... Comme s’il n’y avait pas d’autre option légitime que l’adhésion inconditionnelle à l’Europe telle qu’elle est et se prépare à être, c’est-à-dire réduite à une banque et une monnaie unique, et soumise à l’empire de la concurrence sans limites... Mais il ne faudrait pas croire que, pour échapper vraiment à cette alternative, il suffise d’invoquer une « Europe sociale ». Ceux qui, comme les socialistes français, ont recours à ce leurre rhétorique ne font que porter à un degré d’ambiguïté supérieur les stratégies d’ambiguïsation politique du « social-libéralisme » à l’anglaise, ce thatchérisme à peine ravalé qui ne compte, pour se vendre, que sur l’utilisation opportuniste de la symbolique, médiatiquement recyclée, du socialisme. C’est ainsi que les sociaux-démocrates qui sont actuellement au pouvoir en Europe peuvent contribuer, au nom de la stabilité monétaire et de la rigueur budgétaire, à la liquidation des acquis les plus admirables des luttes sociales des deux derniers siècles : universalisme, égalitarisme (avec les distinguos jésuitiques entre égalité et équité) ou internationalisme ; et à la destruction de l’essence même de l’idée ou de l’idéal socialiste, c’est-à-dire, grosso modo, l’ambition de sauvegarder par une action collective et organisée les solidarités menacées par les forces économiques.

 

Pour ceux qui jugeraient cette mise en question excessive, quelques questions : n’est-il pas significatif que, au moment même où leur accès à peu près simultané à la direction de plusieurs pays européens ouvre aux sociaux-démocrates une chance réelle de concevoir et de conduire en commun une véritable politique sociale, l’idée ne leur vienne même pas d’explorer les possibilités d’action proprement politiques qui leur sont ainsi offertes en matière fiscale, mais aussi en matière d’emploi, d’échanges économiques, de droit du travail, de formation ou de logement social ? N’est-il pas étonnant, et révélateur, qu’ils n’essaient même pas de se donner les moyens de contrecarrer le processus, déjà fortement avancé, de destruction des acquis sociaux du welfare, en instaurant par exemple, au sein de la zone européenne, des normes sociales communes en matière, notamment, de salaire minimum (rationnellement modulé), de temps de travail ou de formation professionnelle des jeunes - ce qui aurait pour effet d’éviter de laisser aux Etats-Unis le statut de modèle indiscuté que lui confère la doxa médiatique ?

 

N’est-il pas choquant qu’ils s’empressent au contraire de se réunir pour favoriser le fonctionnement des « marchés financiers » plutôt que pour le contrôler par des mesures collectives telles que l’instauration (autrefois inscrite dans leurs programmes électoraux) d’une fiscalité sur le capital ou la reconstruction d’un système monétaire capable de garantir la stabilité des rapports entre les économies ? Et n’est-il pas particulièrement difficile d’accepter que le pouvoir exorbitant de censure des politiques sociales qui est accordé, en dehors de tout contrôle démocratique, aux « gardiens de l’euro » (tacitement identifiés à l’Europe) interdise de financer un grand programme public de développement fondé sur l’instauration volontariste d’un ensemble cohérent de « lois de programmation » européennes, notamment dans les domaines de l’éducation, de la santé et de la sécurité sociale - ce qui conduirait à la création d’institutions transnationales vouées à se substituer progressivement, au moins en partie, aux administrations nationales ou régionales, que la logique d’une unification seulement monétaire et marchande condamne à entrer dans une concurrence perverse ?

 

Etant donné la part largement prépondérante des échanges intra-européens dans l’ensemble des échanges économiques des différents pays de l’Europe, les gouvernements de ces pays pourraient mettre en œuvre une politique commune visant au moins à limiter les effets les plus nocifs de la concurrence intra-européenne (ceux du dumping social notamment) et à opposer une résistance collective à la concurrence des nations non-européennes et, en particulier, aux injonctions américaines, peu conformes le plus souvent aux règles de la concurrence pure et parfaite qu’elles sont censées protéger. Cela au lieu d’invoquer le spectre de la « mondialisation » pour faire passer, au nom de la compétition internationale, le programme régressif en matière sociale que le patronat n’a cessé de promouvoir, dans les discours comme dans les pratiques, depuis le milieu des années 70 (réduction de l’intervention publique, mobilité et flexibilité des travailleurs - avec la démultiplication et la précarisation des statuts, la révision des droits syndicaux et l’assouplissement des conditions de licenciement -, aide publique à l’investissement privé à travers une politique d’aide fiscale, réduction des charges patronales, etc.). Bref, en ne faisant à peu près rien en faveur de la politique qu’ils professent, alors même que toutes les conditions sont réunies pour qu’ils puissent la réaliser, ils trahissent clairement qu’ils ne veulent pas vraiment cette politique.

 

L’histoire sociale enseigne qu’il n’y a pas de politique sociale sans un mouvement social capable de l’imposer (et que ce n’est pas le marché, comme on tente de le faire croire aujourd’hui, mais le mouvement social qui a « civilisé » l’économie de marché, tout en contribuant grandement à son efficacité). En conséquence, la question, pour tous ceux qui veulent réellement opposer une Europe sociale à une Europe des banques et de la monnaie, flanquée d’une Europe policière et pénitentiaire (déjà très avancée) et d’une Europe militaire (conséquence probable de l’intervention au Kosovo), est de savoir comment mobiliser les forces capables de parvenir à cette fin et à quelles instances demander ce travail de mobilisation. On pense évidemment à la Confédération européenne des syndicats (CES) qui vient seulement d’accueillir la CGT française. Mais personne ne contredira les spécialistes qui, comme Corinne Gobin, montrent que le syndicalisme tel qu’il se manifeste au niveau européen se comporte avant tout en « partenaire » soucieux de participer dans la bienséance et la dignité à la gestion des affaires en menant une action de lobbying bien tempéré, conforme aux normes du « dialogue » cher à M. Jacques Delors. Et on devra accorder qu’il n’a pas fait grand-chose pour se donner les moyens organisationnels de contrecarrer les volontés du patronat (organisé, lui, en Union des confédérations de l’industrie et des employeurs d’Europe (Unice), et doté d’un groupe de pression puissant, capable de dicter ses volontés à Bruxelles) et de lui imposer, avec les armes ordinaires de la lutte sociale, grèves, manifestations, etc., de véritables conventions collectives à l’échelle européenne.

 

Ne pouvant donc attendre, au moins à court terme, de la CES qu’elle se rallie à un syndicalisme militant, force est de se tourner d’abord, et provisoirement, vers les syndicats nationaux. Sans toutefois ignorer les obstacles immenses à la véritable conversion qu’il leur faudrait opérer pour échapper, au niveau européen, à la tentation technocratico-diplomatique, et au niveau national, aux routines et aux formes de pensée qui tendent à les enfermer dans les limites de la nation. Et cela à un moment où, sous l’effet notamment de la politique néolibérale et des forces de l’économie abandonnées à leur logique, avec, par exemple, la privatisation de nombre de grandes entreprises et la multiplication des « petits boulots », cantonnés le plus souvent dans les services, donc temporaires et à temps partiel, intérimaires et parfois à domicile, les bases mêmes d’un syndicalisme de militants sont menacées, comme l’attestent non seulement le déclin de la syndicalisation, mais aussi la faible participation des jeunes, et surtout des jeunes issus de l’immigration, qui suscitent tant d’inquiétudes, et que personne - ou à peu près - ne songe à mobiliser sur ce front.

 

Le syndicalisme européen, qui pourrait être le moteur d’une Europe sociale, est donc à inventer, et il ne peut l’être qu’au prix de toute une série de ruptures plus ou moins radicales : rupture avec les particularismes nationaux, voire nationalistes, des traditions syndicales, toujours enfermées dans les limites des Etats, dont elles attendent une grande part des ressources indispensables à leur existence et qui définissent et délimitent les enjeux et les terrains de leurs revendications et de leurs actions ; rupture avec une pensée concordataire qui tend à discréditer la pensée et l’action critiques, à valoriser le consensus social au point d’encourager les syndicats à partager la responsabilité d’une politique visant à faire accepter aux dominés leur subordination ; rupture avec le fatalisme économique, qu’encouragent non seulement le discours médiatico-politique sur les nécessités inéluctables de la « mondialisation » et sur l’empire des marchés financiers (derrière lesquels les dirigeants politiques aiment à dissimuler leur liberté de choix), mais aussi la pratique des gouvernements sociaux-démocrates qui, en prolongeant ou en reconduisant, sur des points essentiels, la politique des gouvernements conservateurs, font apparaître cette politique comme la seule possible ; rupture avec un néolibéralisme habile à présenter les exigences inflexibles de contrats de travail léonins sous les dehors de la « flexibilité » (avec par exemple les négociations sur la réduction du temps de travail et sur la loi des trente-cinq heures qui jouent de toutes les ambiguïtés objectives d’un rapport de forces de plus en plus déséquilibré du fait de la généralisation de la précarité et de l’inertie d’un Etat plus incliné à le ratifier qu’à aider à le transformer) ; rupture avec le « social-libéralisme » de gouvernements enclins à donner à des mesures de dérégulation favorables à un renforcement des exigences patronales les apparences de conquêtes inestimables d’une véritable politique sociale.

 

Ce syndicalisme rénové appellerait des agents mobilisateurs animés d’un esprit profondément internationaliste et capables de surmonter les obstacles liés aux traditions juridiques et administratives nationales et aussi aux barrières sociales intérieures à la nation, celles qui séparent les branches et les catégories professionnelles, et aussi de genre, d’âge et d’origine ethnique. Il est paradoxal en effet que les jeunes, et tout spécialement ceux qui sont issus de l’immigration, et qui sont si obsessionnellement présents dans les fantasmes collectifs de la peur sociale, engendrée et entretenue dans et par la dialectique infernale de la concurrence politique pour les voix xénophobes et de la concurrence médiatique pour l’audience maximum, tiennent dans les préoccupations des partis et des syndicats progressistes une place inversement proportionnelle à celle que leur accorde, partout en Europe, le discours sur l’« insécurité » et la politique qu’il encourage.

 

Comment ne pas attendre ou espérer une sorte d’internationale des « immigrés » de tous les pays qui unirait Turcs, Kabyles et Surinamiens dans la lutte qu’ils conduiraient, en association avec les travailleurs natifs des différents pays européens, contre les forces économiques qui, à travers différentes médiations, sont aussi responsables de leur émigration ? Et peut- être que les sociétés européennes auraient aussi beaucoup à gagner si, d’objets passifs d’une politique sécuritaire, ces jeunes que l’on s’obstine à appeler « immigrés » alors qu’ils sont citoyens des nations de l’Europe d’aujourd’hui, souvent déracinés et déboussolés, exclus même des structures organisées de contestation, et sans autres issues que la soumission résignée, la petite ou la grande délinquance, ou les formes modernes de la jacquerie que sont les émeutes de banlieue, se transformaient en agents actifs d’un mouvement social novateur et constructif.

 

Mais on peut songer aussi, pour développer, en chaque citoyen, les dispositions internationalistes qui sont désormais la condition de toutes les stratégies efficaces de résistance, à tout un ensemble de mesures, sans doute dispersées et disparates, telles que le renforcement, en chaque organisation syndicale, d’instances aménagées en vue de traiter avec les organisations des autres nations et chargées notamment de recueillir et de faire circuler l’information internationale ; l’établissement progressif de règles de coordination, en matière de salaires, de conditions de travail et d’emploi ; l’institution de « jumelages » entre syndicats de mêmes catégories professionnelles (soit, pour ne citer que celles déjà engagées dans des mouvements transnationaux, les routiers, les employés des transports aériens, etc.) ou de régions frontalières ; le renforcement, au sein des entreprises multinationales, des comités d’entreprise internationaux ; l’encouragement de politiques de recrutement en direction des immigrés qui, d’objets et d’enjeux des stratégies des partis et des syndicats, deviendraient ainsi des agents de résistance et de changement, cessant ainsi d’être utilisés, au sein même des organisations progressistes, comme des facteurs de division et d’incitation à la régression vers la pensée nationaliste, voire raciste ; l’institutionnalisation de nouvelles formes de mobilisation et d’action, comme les coordinations, et l’établissement de liens de coopération entre syndicats des secteurs public et privé qui ont des poids très différents selon les pays ; la « conversion des esprits » (syndicaux et autres) qui est nécessaire pour rompre avec la définition étroite du « social », et pour lier les revendications sur le travail aux exigences en matière de santé, de logement, de transports, de formation, de loisirs, de relations entre les sexes, et pour engager des efforts de resyndicalisation dans les secteurs traditionnellement dépourvus de mécanismes de protection collective (services, emploi temporaire).

 

 

Mais on ne peut pas faire l’économie d’un objectif aussi visiblement utopique que la construction d’une confédération syndicale européenne unifiée : un tel projet est sans doute indispensable pour inspirer et orienter la recherche collective des innombrables transformations des institutions collectives et des milliers de conversions des dispositions individuelles qui seront nécessaires pour « faire » le mouvement social européen.

 

S’il est sans doute utile, pour penser cette entreprise, difficile et incertaine, de s’inspirer du modèle du processus décrit par E. P. Thompson dans La Formation de la classe ouvrière anglaise, il faut se garder de pousser trop loin l’analogie et de penser le mouvement social européen de l’avenir sur le modèle du mouvement ouvrier du siècle dernier : les changements profonds qu’a connus la structure sociale des sociétés européennes, dont le plus important est sans doute le déclin, dans l’industrie même, des ouvriers par rapport à ceux que l’on nomme aujourd’hui les « opérateurs » et qui, plus riches, relativement, en capital culturel, seront capables de concevoir de nouvelles formes d’organisation et de nouvelles armes de lutte, et d’entrer dans de nouvelles solidarités interprofessionnelles.

 

 

Il n’est pas de préalable plus absolu à la construction d’un mouvement social européen que la répudiation de toutes les manières habituelles de penser le syndicalisme, les mouvements sociaux et les différences nationales en ces domaines ; pas de tâche plus urgente que l’invention des manières de penser et d’agir nouvelles qu’impose la précarisation. Fondement d’une nouvelle forme de discipline sociale, enracinée dans l’expérience de la précarité et la crainte du chômage, qui atteignent jusqu’aux niveaux les plus favorisés du monde du travail, la précarisation généralisée peut être au principe de solidarités d’un type nouveau, notamment à l’occasion de crises qui sont perçues comme particulièrement scandaleuses lorsqu’elles prennent la forme de débauchages massifs imposés par le souci de fournir des profits suffisants aux actionnaires d’entreprises largement bénéficiaires, comme c’est le cas d’Elf et d’Alcatel.

 

Et le nouveau syndicalisme devra savoir s’appuyer sur les nouvelles solidarités entre victimes de la politique de précarisation, presque aussi nombreuses aujourd’hui dans des professions à fort capital culturel comme l’enseignement, les professions de la santé et les métiers de communication (comme les journalistes) que chez les employés et les ouvriers. Mais il devra préalablement travailler à produire et à diffuser aussi largement que possible une analyse critique de toutes les stratégies, souvent très subtiles, auxquelles collaborent, sans nécessairement le savoir, certaines réformes des gouvernements sociaux-démocrates et que l’on peut subsumer sous le concept de « flexploitation ». Analyse d’autant plus difficile à mener, et surtout à imposer à ceux qu’elle devrait faire accéder à la lucidité sur leur condition, que les stratégies ambiguës sont elles-mêmes bien souvent exercées par des victimes de semblables stratégies, enseignants précaires chargés d’élèves ou d’étudiants marginalisés et voués à la précarité, travailleurs sociaux sans garanties sociales chargés d’accompagner et d’assister des populations dont ils sont très proches par leur condition, etc., tous portés à entrer et à entraîner dans les illusions partagées.

 

 

Mais il faudrait aussi et surtout en finir avec d’autres préconceptions très répandues qui, en empêchant de voir la réalité telle qu’elle est, dévient ou découragent l’action pour la transformer. C’est le cas de l’opposition que font les « politologues » français, et les journalistes « formés » à leur école, entre le « syndicalisme protestataire » - qui serait incarné en France par SUD ou par la CGT - et le « syndicalisme de négociation », érigé en norme de toute pratique syndicale digne de ce nom, dont la confédération allemande DGB serait l’incarnation. Cette représentation démobilisatrice interdit de voir que les conquêtes sociales ne peuvent être obtenues que par un syndicalisme assez organisé à la fois pour mobiliser la force de contestation nécessaire pour arracher au patronat et aux technocraties de vraies avancées collectives, et pour négocier et imposer à sa base les compromis et les lois sociales dans lesquelles ceux-ci s’inscrivent durablement (n’est-il pas significatif que le mot même de mobilisation soit frappé de discrédit par les économistes d’obédience néolibérale, obstinément attachés à ne voir qu’une agrégation de choix individuels dans ce qui est en fait un mode de résolution et d’élaboration des conflits et un principe d’invention de nouvelles formes d’organisation sociale ?).

 

C’est leur incapacité à s’unir autour d’une utopie rationnelle (qui pourrait être une vraie Europe sociale) et la faiblesse de leur base militante à laquelle ils ne savent pas imposer le sentiment de leur nécessité (c’est-à-dire d’abord de leur efficacité) qui, autant que la concurrence pour le meilleur positionnement sur le marché des services syndicaux, empêchent les syndicats de surmonter les intérêts corporatifs à court terme par un volontarisme universaliste capable de dépasser les limites des organisations traditionnelles et de donner toute sa force, notamment en intégrant pleinement le mouvement des chômeurs, à un mouvement social capable de combattre et de contrecarrer les pouvoirs économiques et financiers sur le lieu même, désormais international, de leur exercice. Les mouvements internationaux récents, dont la Marche européenne des chômeurs n’est que le plus exemplaire, sont les premiers signes, encore fugitifs sans doute, de la découverte collective, au sein du mouvement social et au-delà, de la nécessité vitale de l’internationalisme ou, plus précisément, de l’internationalisation des modes de pensée et des formes d’action.

mercredi, 27 juillet 2011

Un immense besoin d'éducation populaire, par Christian Maurel, sociologue, cofondateur du collectif national Education populaire et transformation sociale

Le sociologue, Christian MAUREL, publiait le 02 février 2011 dans le journal le Monde une tribune sur l'Education populaire. Elle est également disponible ici: http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/02/02/un-immense...

Où va le monde et que peuvent les hommes ? C'est à ces deux questions que l'éducation populaire tente à sa manière de répondre. En fait ces deux questions se ramènent à une seule : comment faire pour que les hommes qui sont le produit de l'Histoire – selon les cas et les moments, bénéficiaires ou victimes – puissent individuellement et collectivement faire l'Histoire et construire leur devenir commun ? La question est d'une brulante actualité. Il y a trois bonnes raisons de la poser :

1- La crise économique, sociale et écologique profonde que nous traversons nous conduit à penser que le monde ne peut rester en l'état et qu'il est urgent que les hommes reprennent collectivement leur destin en main.

2- Nous vivons un redéploiement des inégalités tant dans notre pays que sur l'ensemble de la planète. Entre les 5 % les plus riches de la Terre et les 5 % les plus pauvres, l'écart des revenus atteint 74 pour 1, contre 3 pour 1 en 1960. Ces inégalités menacent aujourd'hui l'unité du corps social.

3- La démocratie délégataire connaît une grave crise de légitimité. Les milieux populaires et les jeunes ne se sentent plus représentés et les Etats, même les plus démocratiques, sont dominés par les puissances économiques et financières qui les tiennent à leurs bottes.

Les hommes, notamment ceux qui subissent les événements, ont un urgent besoin de s'exprimer, de mettre des mots sur ce qu'ils vivent, d'apprendre à voir, de comprendre, de s'engager en sachant mieux l'Histoire qu'ils font. "Substituer enfin l'ambition d'éclairer les hommes à celle de les dominer", disait déjà Condorcet dans son Projet d'instruction publique de 1792. "Avoir la science de son malheur", dira cent ans plus tard Fernand Pelloutier, l'initiateur des Bourses du travail.

Une simple instruction du peuple dispensant un savoir, aussi pertinent soit-il, ne suffira pas si elle ne s'accompagne pas, comme ce fut le cas au moment de l'élaboration des Cahiers de doléances en 1789, de la construction de nouvelles intelligences et représentations collectives du monde permettant de donner un avenir au futur. L'éducation populaire peut et doit contribuer à ce processus nécessaire et ambitieux en œuvrant dans trois directions complémentaires et convergentes : l'émancipation qui consiste à sortir, aussi modestement que cela soit (une prise de parole, une indignation publiquement exprimée, un premier acte de résistance…) de la place qui vous a été assignée par les conditions sociales, les appartenances culturelles, le genre ou les handicaps de toutes sortes ; l'augmentation de la puissance d'agir permettant aux individus de reprendre leur destin en main ; l'engagement dans les transformations des rapports sociaux et politiques jugées pertinentes et que les situations imposent.

On comprend ainsi que l'éducation populaire est tout le contraire d'un acte pédagogique autoritaire qui va de ceux qui savent aux apprenants. Elle est un processus d'autorisation à dire et à faire ce qui était ou semblait préalablement interdit. Comment procède-t-elle ? L'histoire de l'éducation populaire spontanée ou agréée par l'Etat témoigne d'un foisonnement d'expériences dans les lieux et les domaines les plus divers : loisirs, quartiers, école, médias, monde du travail, espaces ruraux, hôpitaux psychiatriques, prisons… On peut cependant identifier quelques principes et processus qui éclairent, guident et sous-tendent les procédures et procédés pédagogiques :

- Le "voir, comprendre, agir" qui pendant longtemps servit de guide aux mouvements sociaux, de jeunesse et d'éducation populaires de toutes obédiences (républicaines, chrétiennes, socialistes, communistes, anarcho-syndicalistes…). Le "comprendre" n'est pas premier comme c'est le cas dans l'instruction. Il s'appuie sur l'observation à partir du point de vue où l'on se trouve et est orienté vers l'action, en situation.

- Le processus "paroles, savoirs, œuvre, pouvoir, émancipation" expérimenté et formalisé par Pierre Roche, sociologue au Centre d'études et de recherches sur les qualifications (Céreq), où l'on voit que, de part en part, la culture est au travail, ouvre à la création (sociale, artistique, intellectuelle…), génère des savoirs "inouïs", chacun pouvant alors devenir "œuvrier" comme le dit si joliment Bernard Lubat. La mise en jeu qui a son origine dans la parole, même la plus modeste, devient "mise en je" comme le montre l'expérience accompagnée par Armand Gatti dans le quartier de la Croix des oiseaux à Avignon au début des années 1990 et qui conduit quinze jeunes en situation d'exclusion à la création de Ces empereurs aux ombrelles trouées jouée dans le cadre du festival.

- Partir de ce qui affecte et indigne les gens (voir les expériences de l'Université populaire – Laboratoire social de la Maison des jeunes et de la culture (MJC) de Ris-Orangis) et ainsi privilégier l'approche ascendante et transversale de la construction des savoirs à l'inculcation descendante qui est encore souvent celle de l'instruction et de l'éducation du peuple.

- Redonner un statut pédagogique et politique au conflit dans une société qui le refoule (voir Benasayag et Del Rey, Eloge du conflit) et lui préfère la violence ou les faux consensus. L'éducation populaire doit au contraire s'évertuer à réveiller les contradictions, à les mettre en mots et en travail de transformation visant à les dépasser, à traduire les rapports de violence réelle ou potentielle en rapports de sens.

L'APPROFONDISSEMENT DE LA DÉMOCRATIE

Ainsi conçue, l'éducation populaire devient une "opération culturelle", dit Michel De Certeau dans La culture au pluriel, qui "perturbe les constellations sociales en place". Il est à remarquer que tous les actes et mouvements sociaux et politiques de transformation qu'ils soient réformistes ou révolutionnaires, les plus modestes comme les plus spectaculaires, sont traversés et travaillés par des processus d'éducation populaire contribuant à accoucher d'une nouvelle conscience collective. "Maintenant, Avignon est enceinte de sa banlieue", dit Paul Blanc, le directeur de la MJC, au moment de l'opération conduite par Armand Gatti. La révolution tunisienne actuelle témoigne, à sa manière, que malgré les contraintes du pouvoir, la population, et tout particulièrement les jeunes, ont su mettre les nouvelles technologies de l'information et de la communication au service d'une compréhension porteuse d'émancipation, de capacité à agir ensemble et de transformation démocratique.

Confrontés aux questions sociales vives que leur posent les citoyens ainsi que ceux qui ne s'autorisent pas encore à le faire – car même les silences sont porteurs de sens –, les élus politiques et les institutions publiques seraient bien inspirés de faire une réelle place à l'éducation populaire et lui donner les moyens qu'elle mérite. "Nous avons un vrai combat à conduire vers l'électorat populaire", dit par exemple Ségolène Royal dans Le Monde daté 9 janvier. A quoi elle ajoute : "J'oppose au simplisme des replis identitaires, source de violence, la volonté de reconstruire une communauté nationale de travail, de dialogue et de création". Ce projet louable, dont il serait prétentieux de programmer d'en haut le déroulement et l'aboutissement, ne saurait prendre corps sans une reconnaissance et un engagement d'une éducation populaire traversant et travaillant le corps social. Il en va de l'avenir et de l'approfondissement de la démocratie.

Edgar Morin plaidant pour "une nouvelle inventivité politique" dans Le Monde daté 9 novembre se réfère à un proverbe turc : "Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra". Nous parions que si l'on veut faire advenir le jour, les nuits devront être éclairées par un travail culturel d'éducation populaire car "les têtes" ne pourront magiquement "surgir dans les désastres planétaires pour le salut de l'humanité". En effet, la situation, du local au global, est telle que, pour faire naître d'autres intelligences au service d'un nouveau projet de société, l'organisation d'états généraux de la transformation sociale et politique peut et doit être mise à l'ordre du jour. L'éducation populaire devra y prendre toute sa place. Qui prendra l'initiative de les convoquer ?

La religion n’est pas un service public par Henri Pena-Ruiz, Philopsophe

Le philosophe, Henri Pena-Ruiz, publiait le 30 mars dernier, une tribune dans le journal Libération. Elle est disponible ici: http://www.liberation.fr/societe/01012328412-la-religion-...

Apparemment notre république serait trop pauvre pour faire vivre des grands services publics communs à tous, croyants, agnostiques et athées. Asphyxie organisée de l’école publique, démantèlement des hôpitaux de proximité, privatisations en tous genres, etc. L’ultra-libéralisme fait son œuvre. La solidarité redistributive n’est plus à l’ordre du jour. En revanche la république serait assez riche pour financer des lieux de culte, qui ne concernent pourtant que les croyants pratiquants, une petite minorité. M. Sarkozy prône le supplément d’âme d’un monde sans âme. La terre vous paraît bien injuste voire invivable ? Réfugiez-vous donc dans le ciel ! Le protecteur des nantis ose dire sans ambages : «La république a besoin de croyants» (discours au palais du Latran).

La religion réduite à une compensation, et reconnue d’utilité publique ? Napoléon, que ne hantait pas une foi très vive, avait expérimenté la recette avec son concordat, qui aujourd’hui encore en Alsace-Moselle fait financer par tous les citoyens, croyants ou non, le culte de certains. Les mauvais coups contre la laïcité n’ont cessé. Voici venir le coup de grâce. Le prétexte en est l’utilisation illégitime d’une rue pour la prière, par des citoyens musulmans instrumentalisés politiquement. Certes la convergence hebdomadaire, vers la même rue, de fidèles de toute la région parisienne est clairement une manifestation en forme de défi. Elle usurpe l’espace public. Mais c’est un cas rarissime. N’importe. C’est une aubaine pour le FN qui se découvre adepte d’une laïcité à géométrie variable, que jamais il n’a invoquée contre les privilèges publics du catholicisme. Une aubaine aussi pour M. Sarkozy, qui s’apprête à détruire la laïcité en raturant la loi de 1905 sous prétexte de faire cesser le trouble. Janus biface, il «libère» la rue… mais accueillera les fidèles dans des mosquées payées par la puissance publique !

Notre sauveur fera ainsi coup double. D’une part il se présentera comme le gardien de la sécurité qui a toujours besoin de s’inventer un ennemi : jeunes des banlieues, immigrés, Roms, et maintenant musulmans des caves ou des rues. Funeste recette de la popularité que celle qui nourrit les peurs collectives ! D’autre part, le rétablissement de l’ordre public sera un prétexte pour faire payer aux contribuables des lieux de culte que ne devraient financer que les croyants.

Il fait ainsi croire que le seul problème réel est celui de l’intégration religieuse alors que la population visée souffre avant tout d’exclusion sociale et économique. Parler de l’islam sans le distinguer de l’islamisme politique, pourtant groupusculaire, est inadmissible. On prétend adapter la laïcité aux religions. N’est-ce pas plutôt à celles-ci de s’adapter à la laïcité, vecteur de liberté et d’égalité ? A-t-on jamais demandé aux droits de l’être humain de s’adapter aux coutumes ? Ce serait supprimer un levier d’émancipation. Les femmes en savent quelque chose, qui souffrent encore des préjugés machistes longtemps sacralisés par les religions du Livre. Ceux qui combattent la laïcité pour restaurer leurs privilèges perdus, et non une spiritualité désintéressée, se frottent les mains. Le scénario actuel les comble.

Premier temps : l’invention de la notion insultante de laïcité ouverte, ou positive. Parle-t-on de justice «ouverte» ? Ceux qui refusent l’égalité de traitement des croyants et des athées militent pour que les religions soient reconnues d’utilité publique. Cela les conduit à affubler la laïcité d’adjectifs polémiques et à la prétendre hostile aux religions.

Deuxième temps : le brouillage de la distinction entre cultuel et culturel. Puisque la loi laïque réserve l’argent public à ce qui est d’intérêt général, comme par exemple la culture, le rapport Machelon propose que le financement direct de la culture assure le financement indirect du culte. La ficelle est grosse. On dira que certains élus le font déjà. Mais l’infraction à la loi n’appelle nullement sa suppression. Qui propose d’abolir les feux rouges sous prétexte que certains les grillent ?

Troisième temps : le paravent du secours aux musulmans des caves. Comment déguiser une restauration de privilèges en bonne action égalitaire ? Par l’invocation d’un mythe : la pénurie supposée des lieux de cultes musulmans. En 1976, on recensait 150 salles de prière. En 1985, 900. Aujourd’hui, 2 147. Deux services de prière par jour suffiraient à accueillir tous les fidèles. La rue comme lieu de culte n’est donc pas une fatalité. Quatrième temps : l’abolition de la séparation laïque. La main sur le cœur on propose de réparer une injustice imaginaire en détruisant la loi de 1905. Quand de l’argent public aura été dépensé pour une mosquée, les tenants des autres religions s’exclameront : «Pourquoi pas nous ?» L’égalité républicaine ne permet pas que l’on donne aux uns ce qu’on refuse aux autres. A ceci près qu’à ce compte-là il faudra financer aussi les libres penseurs, les francs-maçons, les rationalistes, etc. Bref, il faudra communautariser l’argent public.

Jean Jaurès, en 1904, pensait aux retraites ouvrières : supprimer le budget des cultes, c’était transférer à l’Etat des moyens pour mieux assumer son rôle social. Pensons aussi à la santé pour tous. Un citoyen de confession musulmane hospitalisé dix jours, au prix moyen de six cents euros la journée, économise six mille euros si le service public de santé existe. Dans le meilleur des mondes ultralibéraux, il doit les payer, s’il peut, mais l’Etat lui fournit une mosquée. Quand on sait que seulement 18% des citoyens musulmans fréquentent une mosquée, on voit bien qui perd au change !

Il va de soi qu’il faut mettre un terme aux pratiques discriminatoires de certaines municipalités qui empêchent l’acquisition de terrains destinés à des lieux de culte musulmans. La république laïque n’a pas à financer de lieux de culte mais elle doit garantir juridiquement la possibilité d’en construire. Certains agitent l’épouvantail de l’intégrisme et disent : «Payons, ainsi nous contrôlerons.» Où est l’erreur ? Dans la prétention humiliante d’un tel chantage : voici un lieu de culte, mais attention à ce que vous allez y dire. Où est la faute ? Dans l’oubli de ce qu’est l’état de droit. En république, ce sont les lois qui règlent la liberté de parole. Un prêche qui incite à battre une femme est un délit : incitation à la violence. Peu importe alors que le lieu de culte soit privé ou public, la sanction sera la même. La république laïque ne fonde aucune norme sur un particularisme. Seule compte l’autorité de lois qu’inspire le droit (intégrité physique, égalité des sexes).

Marianne ne s’est pas séparée du Dieu qui la dominait pour le dominer à son tour, mais pour faire disparaître toute domination et tout privilège. Ne sacrifions pas l’universel sur l’autel du particulier. Préservons la laïcité.

Henri Pena-Ruiz

 
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