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jeudi, 11 août 2011

Laïcité et égalité, leviers de l’émancipation par Henri Pena-ruiz.

A propos des lois politiques, le curé Lacordaire a dit l’essentiel : « Entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. » Ainsi, en période de chômage, la loi qui réglemente le licenciement protège les salariés contre le diktat de la force économique. Dans une communauté de droit comme la République, la loi politique, vecteur de l’intérêt général, permet de soustraire les rapports des hommes à l’empire multiforme de la force. La laïcité réalise une telle exigence, et ne favorise ainsi que ce qui est d’intérêt commun. Elle promeut, avec l’autonomie morale et intellectuelle des personnes, la liberté de conscience, ainsi que la pleine égalité de leurs droits, sans discrimination liée au sexe, à l’origine ou à la conviction spirituelle.

La laïcité n’a jamais été l’ennemie des religions, tant que celles-ci s’expriment comme démarches spirituelles et ne revendiquent aucune emprise sur l’espace public. La séparation juridique de la puissance publique d’avec toute Eglise et tout groupe de pression, qu’il soit religieux, idéologique ou commercial, est pour cela essentielle. L’école publique et l’ensemble des services publics doivent être protégés contre toute intrusion de tels groupes de pression.

Il s’agit aujourd’hui de savoir si un espace public vecteur d’émancipation va pouvoir subsister. Qui ne voit que la valorisation excessive des différences, si constamment à la mode, conduit à la guerre ? En période de tensions sociales et internationales, il est grave de laisser croire que ces « différences » doivent pouvoir s’exprimer n’importe où, sans conditions. On expose ainsi les personnes qui entendent rester libres, et refusent tout fanatisme de la différence religieuse ou culturelle, à être couvertes de honte, stigmatisées, voire agressées.

Les auditions de la commission Stasi ont mis en évidence la gravité des menaces qui pèsent sur ces personnes, dont certaines ont tenu à témoigner en audiences privées par peur de représailles. Est-il acceptable que, dans les banlieues dites sensibles, des jeunes femmes soient insultées, voire violentées parce qu’elles refusent de porter le voile ? Est-il acceptable que des professeurs soient récusés en raison de leur sexe ou du contenu de leur enseignement, par exemple sur l’évolution des espèces en biologie ou sur le génocide des juifs en histoire ? Est-il acceptable que, du droit légitime à se nourrir selon ses habitudes culturelles, on puisse glisser à la revendication de tables de cantine communautaristes ?

La naïveté n’est pas de mise. Dans la défense du port de signes religieux, en particulier à l’école, certains sont de bonne foi, même s’ils méconnaissent manifestement les exigences propres du lieu scolaire. Mais d’autres n’ont rien d’enfants de chœur. Il s’agit de groupes organisés qui conjuguent l’utilisation sophistique la plus habile de la rhétorique de la liberté et de la tolérance, là où ils n’ont pas encore le pouvoir, et les menaces assorties de violences diverses dans les quartiers où ils le détiennent de facto. Il est triste que certaines organisations – pourtant vouées à la défense de l’idéal laïque et des libertés – soient encore aveuglées et manifestent leur hostilité à une mesure législative destinée à conforter la laïcité. L’esprit laïque s’est-il affaissé en même temps que la défense résolue des acquis sociaux ?

Amalgame entre religion et identité. 

Il est navrant d’assister à une confusion conceptuelle qui conduit à traiter comme raciste toute mise en cause polémique d’une religion. Notons d’ailleurs l’aberration d’un tel confusionnisme. Le racisme vise un peuple comme tel. Quel peuple vise la critique de l’islam ? La population arabe ? Elle est démographiquement minoritaire parmi les musulmans... Le poison de l’amalgame entre culture et religion, ou encore entre religion et identité, fausse constamment les débats.

S’il faut poursuivre en justice un écrivain qui tourne en dérision l’islam, alors il faudra également bannir des bibliothèques Voltaire, lui qui écrivait « écrasons l’infâme » à propos du cléricalisme catholique, ou Spinoza, qui n’avait pas de mots assez durs pour les théologiens rétrogrades. Le colonialisme, le racisme, la discrimination au nom de l’origine sont des abjections. C’est entendu. Mais l’oppression des femmes, le credo imposé, le marquage identitaire exclusif, la religion convertie en domination politique n’en sont-elles pas également ? Et devra-t-on se taire devant les secondes abjections sous prétexte de lutter contre les premières ?

Certes, une mesure législative interdisant les signes religieux ostensibles ne règle pas tout – d’ailleurs elle ne le prétend pas. Mais elle sauve l’espace public, commun à tous, du danger qui le guette si, au nom de la tolérance ou d’une laïcité prétendue « ouverte » ou « plurielle », on en vient à le fragmenter, à faire des concessions aux communautarismes, à briser l’unité de loi qui, en République, délivre des groupes de pression. La laïcité n’a pas besoin d’adjectif. Depuis dix ans, la laïcité dite « ouverte » a fait la preuve de son échec. Les représentants du principal syndicat des chefs d’établissement, ainsi que de nombreux professeurs, ont dit leur lassitude de devoir faire du « droit local », c’est-à-dire d’être livrés à la géométrie variable des rapports de forces. C’est ce message, et les cris de détresse des femmes qui ne renient pas leur culture ni leur spiritualité mais n’entendent plus être asservies ou menacées quotidiennement, que la commission a voulu entendre en proposant une grande loi sur la laïcité, appliquant les mêmes exigences à toutes les religions, et qu’il est pour le moins inadmissible et faux de présenter comme une loi d’exception et de stigmatisation.

La commission Stasi n’était pas d’emblée acquise à l’idée de cette loi, et c’est très librement, en leur âme et conscience, que ses membres s’y sont ralliés. La diversité même de ces membres suffit à récuser tout procès d’intention.

L’école laïque est un des derniers lieux à mettre en avant ce qui unit tous les êtres humains plutôt que ce qui les divise. C’est pourquoi elle n’a pas à encourager le différencialisme identitaire, ou la stigmatisation sexiste, que le motif en soit religieux ou non. Elle ne nie pas pour autant les « différences », comme le prétend la sempiternelle rengaine de certains – parmi lesquels d’authentiques antirépublicains. Elle se soucie simplement que leur régime d’affirmation reste compatible avec l’universalisme des droits et la liberté reconnue à chacun de se définir, voire de se redéfinir, sans subir d’allégeance obligée à un groupe.

Apprendre les mathématiques ou l’histoire, ce n’est pas comme acheter des timbres à La Poste ou prendre le train. L’attitude de recherche et d’ouverture au savoir est incompatible avec l’affirmation péremptoire d’une identité plus fantasmée que librement choisie, surtout à un âge où l’on se construit. Le lieu scolaire n’est pas anodin, et il est irrecevable de lui appliquer le même régime de libertés qu’à la rue ou à la place publique. Beaucoup d’élèves sont mineurs, et il semble irréaliste de prétendre qu’ils disposent pleinement d’eux-mêmes en ce qu’ils sont ou en ce qu’ils font. Une fillette voilée de 13 ans qui récite par cœur un avis du Conseil d’Etat donne une petite idée de ce que peut recouvrir la « liberté des élèves ».

La concorde intérieure au lieu scolaire est très largement due au fait que les élèves ne songent pas d’abord à se marquer ou à se démarquer. Le feraient-ils, par l’effet de quelque pression malveillante, qu’on n’aurait pas à les y encourager. Cette règle n’interdit pas l’expression discrète d’une foi ou d’une conviction, mais proscrit toute manifestation d’appartenance religieuse par une tenue ou un signe. Des proviseurs ont fait état de regroupements d’élèves par affinités religieuses dans les cours de lycée, avec les risques de tensions et d’affrontements qui en découlent. Demain, des milliers de jeunes filles seront reconnaissantes à la République d’avoir su préserver leur droit de se rendre tête nue à l’école et de s’asseoir à côté des garçons avec le même statut qu’eux.

Qu’on ne vienne pas opposer ici le dialogue de la persuasion éducative et la loi, comme s’ils devaient former une alternative exclusive. On ne peut dialoguer et persuader quand, en même temps, se joue un bras de fer qui a pour objet de tester la résistance de la laïcité et de la République. C’est donc la loi qui permettra un vrai dialogue, car alors le sort de la norme ne sera plus en jeu. Chacun sait que la démarche pédagogique ne peut aller de pair avec un rapport de forces. Et comment croire ceux qui réclament le dialogue à l’école, sans interdiction du voile, alors que dans certaines cités sont caillassées ou injuriées les jeunes filles qui ont choisi d’être tête nue ?

Certes, la laïcité ne peut pas tout. Elle fait valoir à la fois des droits et des devoirs. Mais il existe des situations sociales qui rendent peu crédibles les droits et, partant, disposent mal ceux qui en sont victimes à assumer leurs devoirs à l’égard de la République laïque. Il serait injustifié d’en tirer la conclusion que les exigences de la laïcité sont illégitimes et de renoncer à les affirmer. D’autant que, dans nombre de cas, ce n’est pas l’injustice sociale qui est en cause, mais un projet politique d’opposition à la laïcité. Il n’en reste pas moins que le souci d’affirmer la laïcité ne peut se désintéresser des conditions sociales qui la rendent crédible.

La lutte politique contre la violence intégriste doit être comprise comme le souci de promouvoir une conscience lucide des vraies causes des problèmes, en lieu et place d’un diagnostic fallacieux qui incrimine la modernité, la République et l’émancipation laïque. Nous sommes devant une situation assez similaire à celle que décrivait Marx lorsqu’il s’en prenait non à toute conscience religieuse, mais à la religion utilisée comme « supplément d’âme d’un monde sans âme ». En Grande-Bretagne, le retrait de l’Etat et des services publics hors des « banlieues difficiles » a objectivement eu pour effet de « déléguer » la question sociale aux intégristes religieux, qui se paient le luxe de tenir un discours anticapitaliste. Il faut retenir cet exemple, et en tirer les conséquences pour notre pays.

L’intégrisme religieux est en réalité complice de la dérégulation libérale outrancière qui fait aujourd’hui des ravages. Objectivement, car il évite soigneusement de formuler le vrai diagnostic, qui doit mettre en cause le seul capitalisme. Subjectivement, car le maintien d’une conscience mystifiée qui fatalise la mondialisation capitaliste libérale en voulant y voir, par un amalgame malhonnête, la seule manifestation possible de la modernité, produit du désespoir en invalidant toute réelle alternative sociale et ne propose que la charité pour toute « solution ».

Il serait donc largement temps de réactiver simultanément les authentiques leviers de l’émancipation humaine : la lutte sociale et politique contre toutes les dérégulations capitalistes et pour la promotion des services publics, qui produisent de la solidarité et non de la charité ; la lutte pour une émancipation intellectuelle et morale de tous, afin qu’une conscience éclairée des vraies causes permette de résister aux fatalités idéologiques ; la lutte pour l’émancipation laïque du droit, gage de liberté de tous les êtres humains, ainsi promus à la véritable autonomie éthique – choisir son mode de vie, sa sexualité, son type de relation à autrui dans le respect des lois communes, accéder sans entrave à la contraception ou à l’interruption volontaire de grossesse (IVG).

On objectera que les inégalités sociales et culturelles des familles hypothèquent l’égalité des chances à laquelle l’école publique et laïque contribue. Certes. Mais le diagnostic ne met pas en cause l’école elle-même : il renvoie aux injustices sociales et appelle donc une action appropriée.

L’existence de discriminations, reflet d’un racisme ordinaire persistant, doit être évoquée comme toile de fond de la réflexion, comme tout ce qui fragilise la laïcité. Entre autres, la discrimination à l’embauche, souvent subie sans recours, peut conduire ceux qui en sont victimes à désespérer du modèle républicain et des valeurs qui lui sont liées. Ainsi, alors que l’école laïque prône l’émancipation et s’efforce d’en réaliser les conditions intellectuelles, la société civile réintroduit une inégalité.

Il ne faut pas s’étonner ensuite qu’une sorte de conscience victimaire conduise à valoriser a contrario l’origine ainsi stigmatisée, voire à la mythifier par le fanatisme de la différence. Le risque de la dérive communautariste, dès lors, n’est pas loin. Il ne faut pas que la grandeur des principes soit démentie par la bassesse des pratiques. Car la laïcité n’est pas un particularisme accidentel de l’histoire de France, elle constitue une conquête à préserver et à promouvoir, de portée universelle.

Henri Pena Ruiz, Le Monde Diplomatique, février 2004.

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