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dimanche, 10 février 2008

Chère Léthé, je croiserais un jour ton chemin.

"la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de renfermé d'une chambre ou dans l'odeur d'une première flambée, partout où nous retrouvons de nous--mêmes ce que notre intelligence, n'en ayant pas l'emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore" (Marcel Proust)
 
Je m'étais retrouvé dans une situation émotionnellement intense.

 

 Et comme la règle que « l’habitus » impose est le silence, j’enfouirai les « dits » dans les limbes les plus profonds de ma conscience.

 

57052d6806846787350fcc54be3e7c37.jpgIl m’a fallu du temps pour comprendre que les mots ne serviraient à rien. Le langage du corps, les silences, le regard auraient du  être entièrement suffisant.

 

Mais comme mon « habitus », quant à lui, a été livré sans le bon logiciel de lecture, j’enfouis les « non-dits » dans les limbes les plus profonds de mon inconscient.

 

La soirée fut excellente. J’étais même fier.

 

Vodka polonaise ou tisane, que sais-je ? J’ai repris à mon compte le précepte de Baudelaire. : 

 

« Il faut être toujours ivre, tout est là ; c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous!80a6435a5f4f7a39c6ad8bcb0b759698.jpg

 

Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle,

 

Demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront, il est l'heure de s'enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise ».

 

Mon regard fuyait, mon esprit était ailleurs.

 

Une personne eut cru être plus intelligente que d’autre et me posa cette question fatidique, insupportable, qui te somme de t’expliquer immédiatement : « tu n’as pas l’air bien. »

 

J’étais apaisé. Qu’aurais-je pu  répondre ?

 

A cet instant là, je pensais  à cette déesse de la mythologie grecque Léthé.

 

Cette déesse que personne ne connaît, cette déesse dont sa « condition d’existence » est d’être, in fine, oubliée.

 

L'« Homme du ressentiment » se passionne pour la mythologie gréco-romaine mais ne cite généralement que celles et ceux qui flattent l’ego, le désir, la jouissance et l’ivresse : Eros, Zeus, Apollon ou encore Dionysos.

 

Et les autres ? On ne cite jamais celle qui est source de liberté, de créativité et de sérénité.

 

Qui es-tu donc Léthé ?

 

Léthé est cette gardienne chargée de maintenir l’ordre psychique et la tranquillité.

 

Sans cette déesse, sans elle, sans Léthé, nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourrait exister. Cette déesse a un pouvoir thérapeutique et cathartique, puisqu'en effaçant les souvenirs douloureux, elle adoucit les souffrances. Elle est proprement essentielle à l'homme, aussi inhérente à sa nature que la mort à la vie.

 

 

84e7850414a2f9f0f03f4a8c141d02a6.jpgCharles Baudelaire est sans doute celui qui la décrit le mieux, je me permets de livrer ici un poème: 

 

"Mes cordes neuves te loueront,

Ô ma puce qui te folâtre

Dans la réclusion de mon cœur.

 

Sois enveloppée de couronnes,

Ô créature délicieuse

Par qui les péchés sont remis !

 

Comme d’un bienfaisant Léthé,5107aaabc841594a3e676e6629f51cf9.jpg

Je boirai des baisers de toi

Qui d’aimant es désaltérée.

 

Lorsque la tempête des vices

Tourmentait tous les sentiers,

Tu m’es apparue, 

 

Telle une étoile salutaire

Dans l’amertume des naufrages

Mon cœur sera pour tes autels !154b99ca4077c5af6d3a2fdfa43e0a09.jpg

 

Piscine pleine de vertu,

Source de jouvence éternelle,

Rends la voix aux lèvres muettes !

 

Ce qui était vil, tu brûlas ;

Le plus rude, tu l’aplanis ;

Le débile, tu l’affermis.

 

Dans l’avidité mon auberge,

Dans le sommeil ma luciole,

Guide-moi toujours comme il faut.

 

Revigore à présent mes forces,40d7d82a47efe2ad6e3b9fa05ebd8bbb.jpg

Onctueux bain par de suaves

Fragrances aromatisé !

 

Ondule à l’entour de mes reins,

Ô ceinture de chasteté,

Mouillée par une eau séraphique ;

 

Coupe étincelante de gemmes,

Pain salé, douce nourriture,

Vin divin, ma tendre Françoise !

Louanges à ma Françoise, Charles BAUDELARIE,  in Les Fleurs du Mal.

 

 

Chère déesse, je croiserais un jour  ton chemin, je connaîtrais l’extase, ressentirais la jouissance d’une relation sereine et paisible avec toi.

Je le sais. Du temps, il en faudra. J’en ai pour toi. Chère Léthé, je t’attendrais.

 

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« Le vingt - et - deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous. Et c'est triste de n'être plus triste sans vous »      

 

« L'oubli n'est pas seulement une vis inertiae, comme le croient les esprits superficiels ; c'est bien plutôt un pouvoir actif, une faculté d'enrayement dans le vrai sens du mot, faculté à quoi il faut attribuer le fait que tout ce qui nous arrive dans la vie, tout ce que nous absorbons se présente tout aussi peu à notre conscience pendant l'état de « digestion » (on pourrait l'appeler une absorption psychique) que le processus multiple qui se passe dans notre corps pendant que nous « assimilons » notre nourriture. Fermer de temps en temps les portes et les fenêtres de la conscience ; demeurer insensibles au bruit et à la lutte que le monde souterrain des organes à notre service livre pour s'entraider ou s'entre-détruire ; faire silence, un peu, faire table rase dans notre conscience pour qu'il y ait de nouveau de la place pour les choses nouvelles » (Nietzsche, Généalogie de la Morale )  

 

 

L’oubli s’élabore plus ou moins douloureusement. C’est un travail qui exige un temps, du temps, imprévisible et imprescriptible. Ce travail ne nécessite nulle « archéologie du savoir ». C’est une volonté introspective qui s’impose peu à peu à nous jusqu’au moment ou « l’intéressé » pourra enfin se dire : « c’est vraiment fini ». Il s’agit d’un très long aboutissement qui s’élabore quand la solitude et les souvenirs parlent de ce qui n’est plus, mais qui demeure parfois inexplicablement si insistant: " Or les souvenirs d'amour ne font pas exception aux lois générales de la mémoire (…) C'est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de renfermé d'une chambre ou dans l'odeur d'une première flambée, partout où nous retrouvons de nous--mêmes ce que notre intelligence, n'en ayant pas l'emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore"

 

(A l’Ombre des Jeunes Filles en Fleurs, Marcel PROUST, in A la recherche du temps perdu)  

 

Chère déesse, je croiserais un jour  ton chemin, je connaîtrais l’extase, ressentirais la jouissance d’une relation sereine et paisible avec toi.

Je le sais. Du temps, il en faudra. J’en ai pour toi. Chère Léthé, je t’attendrais.

  

 

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The Moldy Peaches, Anybody else but you, février 2008

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